Margaux, artisane : « je veux créer une communauté d’entraide »

Pour son premier article-témoignage consacré aux personnes handicapées et à leur relation au monde du travail et à l’emploi, Koïné Rédaction est allé interroger Margaux, artisane et fondatrice de la marque Hypatia. Dans cette interview, Margaux accepte de revenir sur son parcours, ses difficultés. L’aggravation de son handicap l’oblige à envisager une reconversion, et notamment une activité indépendante afin de pouvoir travailler de chez elle. Mais quel sens donner à sa carrière et comment rebondir ? La rencontre avec la résine époxy signe le début d’une nouvelle histoire, où créer de beaux objets permet surtout de créer des liens. Margaux espère continuer de voir sa communauté grandir autour d’Hypatia, pour bientôt aider à son tour d’autres salariés et auto-entrepreneurs handicapés à trouver le chemin de l’épanouissement professionnel.

L’Interview de Margaux d’Hypatia, auto-entrepreneur en situation de handicap

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Bonjour Margaux. Tu as 25 ans et tu es artisane. Tu fabriques des objets de décoration, des accessoires et des bijoux en résine Époxy. Tu as également une particularité : tu es atteinte du syndrome d’Ehlers Danlos hypermobile (SED-h). Avant de parler de ton parcours et de ce qui t’a incité à démarrer ton projet créatif, pourrais-tu nous expliquer en deux mots ce qu’est le syndrome d’Ehlers Danlos hypermobile, car beaucoup de lecteurs ne le connaissent pas (ou peu) ?

Bonjour Clémence. Le SED, c’est une maladie génétique incurable qui touche les tissus conjonctifs, soit 80% du corps humain. Ils sont de mauvaise qualité, mal construits et donc n’assurent pas correctement leur travail. Cela provoque une myriade de symptômes, qui peuvent être assez différents d’une personne malade à l’autre : tout dysfonctionne chez nous, mais pas forcément de la même manière à chaque fois. D’ailleurs, certaines personnes qui ont le SED n’en ont qu’une version « light » et peuvent vivre tout à fait normalement ! C’était mon cas, jusqu’à mes 20 ans. Après ça, la maladie a explosé et je suis devenue handicapée. Depuis, mon état de santé se dégrade d’année en année.

J’ai lu sur ton Patreon ton histoire. Tu y racontes notamment que tu étais auparavant assistante de production et que tu travaillais dans le domaine du cinéma. En tant que personne également en situation de handicap, je me pose la question : comment parvenais-tu à concilier ta santé, les contraintes professionnelles inhérentes à ton métier avec les autres pans de ta vie ? En lisant ton parcours, je pense immédiatement à mes premières années dans la vie active que j’ai vécues difficilement, car je ne disposais pas encore de diagnostic. J’atteignais mes limites de compensation. Beaucoup de pairs, diagnostiqués ou en cours de diagnostic, aimeraient trouver des solutions pour équilibrer leur vie au mieux… et le monde du travail ne leur facilite pas la tâche ! D’autant que j’imagine que ton ancien métier était plutôt physique et stressant.

Mon métier n’était pas vraiment physique : c’était essentiellement un travail de bureau, et quelques courses à faire de-ci de-là. En revanche, c’était extrêmement stressant, très fatigant physiquement et drainant émotionnellement. De plus, j’étais constamment en communication avec d’autres personnes, ce qui est épuisant quand on est neuroatypique.

Tous les soirs, je m’effondrais, je pleurais beaucoup et je n’avais souvent plus l’énergie de me faire à manger. Par moment, c’était comme si mon corps se mettait sur pilote automatique : j’assurais les tâches qui m’étaient attribuées, mais je ne ressentais plus rien, je ne pensais plus vraiment. Je travaillais en dissociant totalement.

Honnêtement, je ne sais pas comment j’ai pu tenir, mais une chose est sûre : si c’était à refaire, je dirais « non merci ». Pas à cause du travail en lui-même, mais parce que j’ai énormément forcé à l’époque et cela a accéléré la dégradation de mon état de santé. Je voulais faire toujours plus, ne rien lâcher, tout faire pour avoir l’air valide. En plus, je devais cacher à tout le monde ma maladie pour ne pas être blacklistée. Ça n’en valait pas la peine. Aucun travail ne vaut de sacrifier sa santé.

La société actuelle n’est pas adaptée à nous, et je me suis fait beaucoup de mal en voulant à tout prix rentrer dans le moule…

En raison de ton handicap, il est devenu impossible de continuer dans cette voie. As-tu eu un déclic qui t’a permis d’envisager la suite ou, au contraire, as-tu eu besoin d’un certain temps pour envisager de changer de voie ? Comment s’est passée cette période de transition ?

Quand mon état de santé m’a contrainte à arrêter, j’étais persuadée que ce n’était que l’affaire de quelques mois, et que je pourrais repartir ensuite. En plus, je recevais chaque semaine des appels pour me proposer du travail sur des films ou des séries. J’étais en plein déni.

Je ne pouvais pas accepter mon nouvel état. Je vivais tout ça comme une régression : plus de travail, ça voulait dire plus d’indépendance financière et donc retour chez mes parents. Ça a été une période très difficile et j’ai eu besoin de plusieurs mois avant d’accepter tout ça.

Peu à peu, voyant que je n’allais pas mieux, j’ai réussi à me faire à l’idée et j’ai cherché une activité qui pouvait être rémunératrice et qui me permettrait d’être ma propre patronne. Mon objectif, c’était de reprendre ma vie là où je l’avais laissée, et ce aussi vite que possible.

J’ai d’abord appris la programmation informatique, toute seule, grâce à freeCodeCamp et Youtube. J’ai créé ma première activité autoentrepreneuriale et j’ai commencé à vendre quelques sites web… Mais ce n’était pas très fun. Rester devant l’ordinateur me déclenchait des crises de douleur. J’avais besoin d’exprimer autre chose…

Comment t’est venu le projet Hypatia ? C’est un très joli nom, avec une histoire riche. Chez Koïné, nous ne pouvions pas être insensibles à ce bel emprunt à la culture classique.

Un peu par hasard, à vrai dire… Je suis tombée sur des petites boîtes en résine en traînant sur internet. Je me suis dit que c’était joli et que ce serait marrant d’essayer d’en créer. J’ai toujours été très créative et bricoleuse, j’adore créer des choses.

Comme je ne connaissais pas du tout la résine époxy, j’ai commencé à me renseigner sur ce matériau, et c’est très vite devenu un intérêt spécifique… J’ai passé des heures à lire tout ce que je pouvais sur le sujet : histoire, réactions chimiques, possibilités, limites, techniques… Ça m’a passionnée !
J’ai commandé tout le matériel de protection et de création, et j’ai commencé à faire des tests. Pour la première fois depuis des mois, j’avais enfin accompli quelque chose, je pouvais exprimer ma créativité, je pouvais faire travailler mon esprit et mes mains. Ça m’a redonné vie.

J’ai voulu partager cette passion, alors j’ai créé un compte Instagram. Plusieurs personnes m’ont suggéré de vendre mes créations, alors je me suis dit que j’allais tenter le coup ! Alors même que l’idée faisait son chemin dans mon esprit, j’avais déjà des demandes de créations personnalisées. J’ai donc décidé de me créer une activité artisanale officielle.

Le nom d’Hypatia ne m’est pas venu de suite. Je voulais quelque chose qui puisse symboliser le renouveau, la renaissance, la créativité, le partage. J’ai toujours voulu partager mes connaissances et mes passions avec d’autres personnes, notamment avec celles et ceux qui sont mis à l’écart par la société. Une nuit, je me suis réveillée avec ce nom à l’esprit : Hypatia. J’ai de suite su que c’était le bon.

As-tu effectué des formations spécifiques pour créer ton projet entrepreneurial ?

Non, je suis une totale autodidacte ! J’ai trouvé toutes les informations nécessaires sur internet et auprès de l’URSSAF, des impôts et de la Chambre des Métiers de l’Artisanat. Cependant, je partais avantagée : avec mon métier d’assistante de production, je connaissais déjà les parties comptabilité et administration.

Je suis obligée de te poser cette question : pourquoi retrouve-t-on des dinosaures un peu partout sur tes réseaux sociaux, notamment en stories sur Instagram ? D’ailleurs, c’est toi qui les dessines ?

Parce que je les adore ! À un moment, je ne les affichais plus car je voulais donner une image plus « pro », plus « adulte ». Plein d’abonnés m’ont envoyé des messages me demandant où ils étaient passés ! C’est devenu mon signe distinctif… J’ai régulièrement des messages de la part d’abonnés me disant qu’ils ont pensé à moi en voyant une décoration en forme de t-rex, un t-shirt avec un diplodocus, ou un dessin animé avec des dinos… C’est adorable !

Et non, ce n’est pas moi qui les dessine. Ils ont été créés par Sketchify, et on peut en retrouver une pleine collection sur Canva ! Dinos pour tout le monde ! 🙂

Si tu devais résumer Hypatia à quelques valeurs clés, lesquelles seraient-elles ?

Ouverture d’esprit, bienveillance, partage, entraide, prendre soin les uns des autres.

Hypatia, ce n’est pas juste une boutique de créations en résine époxy, c’est une petite communauté qui grandit de mois en mois. On y prend soin les uns des autres, on grandit ensemble. Il n’y a pas de concurrence, de compétition, seulement de la connexion.
Je demande régulièrement à mes abonnées comment iels vont, non pas pour booster mon engagement ou que sais-je, mais parce que ça m’intéresse réellement. Quand quelqu’un me fait savoir que ça ne va pas, je vais lui envoyer un message, lui proposer mon soutien ou mon aide. Je veux que chaque personne se sente bien, aimée, à sa place et écoutée. Je veux que chaque personne qui me suit sache qu’elle compte pour quelqu’un et qu’elle ne sera jamais seule.

Mes abonnés sont super et iels veillent sur moi en retour. Quand ça ne va pas de mon côté, je reçois des messages de soutien, des photos d’animaux mignons (ça me fait toujours du bien au moral !)…

Des liens se créent aussi entre mes abonnés, qui se rencontrent parfois dans les commentaires et continuent les discussions en messagerie privée.

Pourquoi apprécies-tu la résine époxy ? Quels sont les types de projets que tu aimes réaliser et pourquoi ?

C’est un matériau très polyvalent et résistant. On peut faire plein de choses avec, et ces créations resteront belles et fonctionnelles longtemps. J’aime ce qui est beau, mais j’aime surtout ce qui est pratique : la résine allie très bien les deux !

J’aime beaucoup réaliser des créations personnalisées, à la demande. J’ai l’impression que la personne me laisse entrer dans son univers et me fait découvrir sa personnalité. Je trouve ça émouvant, touchant et ça me fait me sentir particulièrement privilégiée !

Quels produits sont les plus appréciés par tes clients ?

Ça dépend des périodes ! Globalement, je dirais que les carnets personnalisés sont mon best-seller. Ils ont l’avantage d’être absolument uniques, créés selon les envies et la personnalité de la personne à qui ils appartiendront, solides et rechargeables. On peut les garder pendant des années et des années, et il n’y en a pas deux identiques !

Carnet resine epoxy Hypatia

Quels sont tes challenges en tant que cheffe d’entreprise et artisane ? Quels conseils donnerais-tu à ceux qui souhaitent se lancer aujourd’hui ?

Le plus difficile, pour moi, c’est de me faire connaître.

Créer, c’est la partie la plus facile, mais amener le public jusqu’à moi, c’est vraiment compliqué. Avec mon handicap, je ne peux pas faire de marchés, d’expositions, de marchés de Noël… Or, c’est là où mes collègues font la plus grande partie de leur chiffre d’affaires.

Je dépends donc entièrement des réseaux sociaux et de leur bonne volonté… Pour me faire découvrir, je dois donc créer du contenu et poster plusieurs fois par semaine, me montrer quasi quotidiennement, et on ne va pas se mentir : ça prend un temps énorme et une énergie considérable.

Le premier conseil que je donnerais à quelqu’un qui veut se lancer, c’est… de se lancer. Il ne faut pas attendre d’être tout à fait prêt, car cela n’arrivera jamais.

Alors bien sûr, en premier lieu, il convient de définir précisément sa niche (son secteur d’activité spécifique), le public à qui on va s’adresser, savoir si ce serait rentable ou non, etc. Et dans un second temps, il faut bien se renseigner sur les formalités administratives et les obligations légales inhérentes à l’autoentreprise. Je ne compte plus le nombre de collègues à qui j’ai appris que l’adhésion à un dispositif de médiation était obligatoire…
Mon dernier conseil, c’est : assurez-vous d’avoir une organisation béton : c’est la clé de la réussite. Au départ, il y a beaucoup de choses à faire et on peut facilement se disperser. Faites des listes pour ne rien oublier, faites un emploi du temps pour que chaque tâche ait un temps dédié, et surtout, n’oubliez pas de faire des pauses. C’est bien de vouloir foncer tête baissée, mais au bout d’un moment, on risque de faire des erreurs et d’arriver à saturation.

Aurais-tu apprécié te faire accompagner ou te faire mentorer par un autre entrepreneur en situation de handicap lorsque tu songeais à créer ton projet, ou au début de ton aventure ?

Personnellement, je n’en ai pas ressenti le besoin, mais c’est surtout parce que j’ai de grandes facilités d’apprentissage et de compréhension. Quand j’ai assez d’énergie, j’avance très très vite et j’ai la chance de réussir à penser à tout. Dès que j’ai une question, je trouve la réponse et je continue. Cependant, je sais que mon cas est très particulier et que je ne suis pas un “bon” exemple.

En revanche, je serai heureuse d’accompagner une autre personne handicapée dans la création de son autoentreprise. D’ailleurs, ça fait partie de mes projets !

À terme, j’aimerais transformer Hypatia en entreprise et employer des personnes handicapées (et/ou en réinsertion). Leur travail s’adaptera à elles, et non l’inverse. Les employés toucheront un vrai salaire (contrairement aux ESAT où la rémunération est généralement fixée à 55% du SMIC, autrement dit pas grand-chose) et auront l’opportunité, s’iels le désirent, d’être formés gratuitement aux bases de l’entrepreneuriat. Cela leur permettra, s’iels le souhaitent, de se lancer à leur tour dans cette aventure, à temps complet ou en restant à mi-temps chez Hypatia.

Je sais que c’est un projet ambitieux et que ça prendra des années, mais c’est un de mes objectifs principaux. Comme je le disais plus tôt, Hypatia, ce n’est pas que de la résine. C’est une communauté dans laquelle on prend soin les uns des autres, et où on grandit ensemble.

As-tu des projets en cours ou planifiés cette année dont tu aimerais nous parler ?

Ah, j’en ai quelques-uns, oui ! Mais pour l’instant, c’est secret !

Le dinosaure de la fin ?

Le Mei ! Il faisait approximativement la taille d’un canard et a un deuxième nom hyper cool : Le Dragon Endormi. Si ça, c’est pas la classe !

Merci Clémence !

Pour découvrir le travail de Margaux, artisane et fondatrice de la marque Hypatia

La boutique Hypatia, créations artisanales en résine époxy
Le compte Instagram de Margaux d’Hypatia
Le Patreon de Margaux

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Clémence Guiot
https://koine-redaction.fr
Clémence est une de ces personnes qui possède un parcours professionnel atypique. Titulaire d'un Master de recherche de lettres classiques de la Sorbonne et d'un Master de Management de l'Assurance, elle a travaillé dans une grand groupe assurantiel avant de se lancer dans l'entrepreneuriat en créant Koïné Rédaction, une agence de communication engagée auprès des freelances en situation de handicap. C'est sans compter son autisme qui lui donne une expérience du monde singulière.

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